NOSO blues : Jombwè a choisi l’école et y a laissé sa vie

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Par Charles MONGUE-MOUYEME ►

Nous étions à 3 jours du baccalauréat. La candidate Lucie Jombwè n’arrivait plus à tenir sur ses jambes, malgré tous les comprimés et décoctions qu’elle ingurgitait depuis une douzaine de jours de maladie : de violents maux de tête, une grosse fièvre, de fortes douleurs gastriques et une fatigue extrême la clouaient sur le lit. Ses parents voulaient qu’elle compose d’abord, avant que les examens de laboratoire qui lui ont été prescrits par le médecin de l’hôpital de district soient effectués. Mais elle était tellement mal en point qu’il fallait l’emmener à l’hôpital. Ils ne pouvaient pas retourner à l’hôpital de district où le médecin allait leur demander de lui présenter les résultats des examens de labo.

Mlle Jombwè est donc conduite à l’hôpital régional. Comme elle était pliée en 2 à cause des maux de ventre insoutenables qu’elle ressentait, elle est rapidement orientée vers un médecin gastro-entérologue qui la consulte et l’hospitalise immédiatement. Le médecin prescrit des examens de labo en urgence. L’empressement du médecin et de ses infirmiers indiquait clairement aux parents qui attendaient sur un banc dans le couloir que le cas de leur fille était très préoccupant. Sa maman ne cessait de répéter, le regard vers le ciel : « Seigneur, aidez notre fille, il ne faut pas qu’elle perde toute une année scolaire à cause de la maladie ! »

Quelques temps après, l’infirmier major dit aux parents de Mlle Jombwè que le médecin demande à les voir. Ils entrent dans le bureau, et le médecin leur demande calmement, trop calmement, de bien vouloir s’asseoir :

-Vous avez dit tout à l’heure que votre fille doit présenter le Bac dans 3 jours ?

-Oui Docteur, répond rapidement la maman.

-Ok. Malheureusement, votre fille est très malade, et son état ne lui permettra pas de faire le Bac dans ce délai-là, je suis désolé.

-Docteur, notre fille-là est très solide, et si vous lui redonnez un peu de forces, je pense qu’elle pourra résister et composer, réagit le père de Lucie, avec l’approbation d’un hochement de la tête de sa mère.

- Ce n’est pas de gaieté de cœur que je vous dis que votre fille ne composera pas cette année : elle fait une fièvre typhoïde et elle est à une phase cruciale où elle risque une perforation de ses intestins. Le délicat traitement auquel nous devons la soumettre l’obligera à rester en position couchée pendant plusieurs jours, parce que nous allons suspendre son transit intestinal.

-Docteur ! Ma fille a préparé cet examen comme jamais et avec les bonnes notes qu’elle avait en classe, elle ne peut pas perdre son année comme ça ! C’est les mains en signe de supplication que la maman de Mlle Jombwè s’est adressée au médecin.

-Je vous comprends parfaitement, Madame. Mais, croyez-moi, le diagnostic est très clair. C’est dommage, mais elle fera son Bac l’année prochaine : en ce moment, c’est sa vie qui est importante. Elle est d’ores et déjà hospitalisée, et le traitement est enclenché. Vous pouvez aller préparer son nécessaire d’hospitalisation. Je crois que ça va aller.

Le surlendemain, la veille du Bac donc, alors qu’il fait la ronde des malades, le médecin réalise qu’il y a des cahiers scolaires au chevet du lit de Lucie :

-Mlle Jombwè, que font ces cahiers ici ?

-Docteur, comme je me sentais un peu bien, j’ai révisé quelques leçons.

-Madame (s’adressant à la maman de Lucie), c’est vous qui avez apporté des cahiers à une malade qui ne doit ni lire, ni regarder la télé, ni se lever ? Pour le Bac de l’année prochaine, elle a tout le temps pour se préparer. Laissez là se soigner convenablement !

-Excusez Docteur, c’est elle qui m’a dit qu’elle se sentait mieux. Je vais retourner ces cahiers  la maison.

-Docteur, je ne ressens plus trop les maux de ventre, ni les maux de tête, c’est seulement la fatigue qui reste : s’il vous plait, laissez-moi composer, je sais que je peux tenir, implora Lucie de sa voix fatiguée.

-Mlle, vous pensez que je peux vous faire rater le Bac pour rien ? Aucun examen ne vaut votre vie. Je sais que vous allez brillamment obtenir votre Bac l’année prochaine. Pour l’instant votre seule préoccupation doit être de guérir.

Le lendemain matin, jour de début du Bac, lorsque le médecin arrive à l’hôpital, il est accueilli par l’infirmier major qui lui annonce que la malade Jombwè Lucie n’est plus sur son lit d’hôpital depuis la nuit :

-Docteur, en dehors d’un seau, du drap sur le lit, ses effets ne sont plus dans sa chambre docteur …

-Ses parents l’ont certainement fait sortir en catimini la nuit pour qu’elle aille composer ce matin. J’espère pour eux que le pire n’arrivera pas. Faites le rapport Major, je crois qu’elle n’a pas de dette ici.

Une heure après, une infirmière fait irruption dans le bureau du médecin :

-Docteur, docteur, la jeune fille qui a fui l’hôpital hier est morte! Il paraît que ses parents ont négocié avec le centre d’examen du Bac pour qu’on admette qu’elle compose sur un siège rembourré et confortable. Mais 30mn après le début de la 1ère épreuve, elle est tombée de sa chaise. On vient de constater son décès aux urgences.

-Terrible ! Comment des gens peuvent être aussi bornés, inconscients et irresponsables ?

On entend des pleurs dans la salle des infirmières, et une autre infirmière entre dans le bureau du médecin :

-Docteur, les parents de Mlle Jombwè sont là, ils veulent vous voir.

-Non, je ne vais pas les recevoir, ils ont minimisé la maladie de leur fille, et méprisé notre travail. Elle vient donc d’avoir son Bac ! M… !

Mlle Jombwè avait le choix entre sa vie et le baccalauréat : avec le soutien de ses parents, elle a fait son choix. Elle a fait le mauvais choix d’accorder plus d’importance à son instruction qu’à sa vie. Pourtant tout le monde sait qu’il n’est jamais trop tard pour s’instruire. Eh oui, « l’école ne finit pas, c’est l’homme qui finit ».

La campagne « Back to school » lancée en cette veille de rentrée scolaire 2019, met les enfants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSO) du Cameroun dans la situation de Mlle Jombwè.

Hélas !

Charles MONGUE-MOUYEME

30 November 2020 à 07:41 0
Nguigjol rose

Merci beaucoup professeur, pour ce plus concernant l'histoire de notre pays, de notre continent et de nos ancêtres.

Abdoulaye Haman

Merci Professeur pour cet éclairage. Tôt au tard la vérité finira par triompher. Que les africains puissent s'approprier leur histoire pour éveil de conscience.

Lissom Céline carnelle

Impressionnant surtout venant de mon beau pays. Je salue tout humblement le travail de recherche qui a été faite alors l'histoire que nous apprenons depuis des années aujourd'hui reste douteuse vu les réalités de ce que vous nous prouvez aujourd'hui. Merci pour l'ouverture d'esprit de ma personne.

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